Mise en place dans l’école

Dans une école, un fonctionnement cohérent sur l’ensemble des classes est bien sûr préférable à un fonctionnement hétéroclite[1]. Cette cohérence est essentielle afin que l’enfant trouve les repères solides dont il a besoin pour avancer. Généralement, quand tous les enfants ont bien compris le fonctionnement que leur enseignant a mis en place dans la classe, il est déjà temps pour eux de passer dans la classe supérieure. Ils vont devoir tout recommencer ; tester à nouveau : Quelle est la tolérance au bruit du nouvel enseignant ? Comment sanctionne-t-il telle ou telle infraction ? Comment réagit-il à des comportements inciviques, à l’insolence ?  Plusieurs mois seront nécessaires pour que les enfants s’adaptent et comprennent leur réelle « marge de manœuvre » face au fonctionnement mis en place par leur enseignant. Plusieurs mois seront également nécessaires à l’enseignant pour qu’il puisse bien connaître les enfants et qu’il dépasse cette période durant laquelle il sera testé.

Dans un fonctionnement d’école utilisant de façon globale des Ceintures de Comportement, les enseignants seront, eux-aussi, testés. La différence qui existe pourtant sera qu’ils pourront tous s’appuyer sur un cadre unique pour sanctionner les écarts de comportement des enfants. Qu’importent les différences intrinsèques dans les manières d’être et de fonctionnement des enseignants des diverses classes. Le cadre général va malgré tout rester cohérent et solide : une même infraction sera sanctionnée de la même façon, partout dans l’école.

Quels avantages y a-t-il à adopter les Ceintures de Comportement sur l’ensemble de l’école ? Cela permet déjà d’avoir des CM plus calmes, qui resteront dans le cadre mis en place jusqu’à leur dernière semaine de classe[2]. Mais cela apporte surtout une cohérence de fonctionnement ; une cohérence dans les sanctions ; un appui permanent sur le cadre solide qu’est la Loi et le règlement ; une éducation civique vécue au quotidien.

Une cohérence de fonctionnement puisque quelle que soit la classe dans laquelle il se trouve, l’enfant saura ce qu’il a à faire pour pouvoir progresser. Il saura que s’il n’a pas gravi toutes les marches cette année, il pourra toujours les gravir l’année suivante ; qu’il peut prendre le temps qu’il faut pour cela : le cadre le lui permet et le lui garantit.

Une cohérence dans les sanctions, car en récréation, pour une même infraction, l’enfant sera sanctionné de la même façon par tous les enseignants de l’école. L’enfant n’est plus soumis au jugement arbitraire des différents adultes de l’école. Il est en permanence ramené au Règlement de la Classe. L’enseignant dira toujours la même chose face à l’infraction d’un enfant : « Vas rechercher sur le Règlement de la Classe à quoi correspond l’infraction que tu as commise. »

Un appui permanent sur la Loi et le Règlement de la Classe, car l’enfant voit et comprend que les règles sont les mêmes pour tout le monde. Même si elles lui paraissent parfois dures, ces règles restent pour lui un cadre solide dans lequel il va pouvoir se construire.

Une éducation civique vécue au quotidien, car les apprentissages civiques[3] qui seront travaillés durant les cinq années de l’école élémentaire seront réellement intégrés.

 

Il ne faut pas se leurrer, tout ne fonctionnera pas parfaitement dès la première année : la maturité des enfants et l’ancienneté dans les Ceintures sont avant tout des éléments sur lequel l’enseignant pourra s’appuyer les années suivantes. Il faut avoir en tête que les Ceintures ne sont pas un outil que l’on essaie un an, puis que l’on remplace l’année d’après par un autre outil. Il s’agit d’un véritable projet pour l’école qui a pour vocation à perdurer durant plusieurs années. Les résultats seront déjà flagrants la première année, mais un fonctionnement sur plusieurs années apportera réellement un plus, en termes d’assimilation des grands principes de la vie collective.

Les Ceintures telles qu’elles sont présentées ici, sont optimisées pour les enfants de CM, néanmoins, c’est bien avec des enfants de CE qu’elles ont été mises en place préalablement. Reste la question de l’adaptation du fonctionnement pour les enfants les plus jeunes. Les enfants de six ans, en arrivant en CP, vont découvrir le fonctionnement de l’école élémentaire, bien différent de celui de l’école maternelle où ils ont passé, déjà, la moitié de leur vie. Eux qui étaient les plus grands de l’école, l’année précédente, vont devenir les plus petits, lors de cette nouvelle année. Le nombre d’enfants côtoyés ; le fonctionnement de classe bouleversé va finir de les déstabiliser.

Bien avant les enseignants se sont les plus grands de l’école qui vont être les modélisateurs du fonctionnement pour les plus jeunes. Les nouveaux vont observer les CM2, ces « princes de l’école ». Comment se comportent-ils ? À quoi jouent-ils ? Comment parlent-ils ?

Toutes leurs attitudes vont être scrutées et devenir des modèles de ce qu’ils seront dans cinq ans : les CP d’aujourd’hui seront les CM2 de demain. Voilà pourquoi il va devenir nécessaire de préparer ce parcours sur l’ensemble de la scolarité.

Je ne vais pas cacher qu’il incombera aux enseignants des petites classes la tâche la plus ingrate. Ils vont devoir semer les graines et d’autres en récolteront les fruits. Ils prépareront le travail pour les années suivantes[4]. Dans le cadre nous concernant, il s’agira de mettre en place les grandes institutions de la classe que sont les différents temps de parole et plus particulièrement le Conseil[5]. L’enseignant devra également tenir seul le permis de conduite[6]. Il va falloir lancer la globalité du fonctionnement des Ceintures bien que les Droits obtenus par les élèves restent encore faibles. Mais tout ce travail, aussi ingrat soit-il, reste néanmoins indispensable, car l’on doit se projeter sur l’ensemble de la scolarité élémentaire des élèves. Ainsi, les enfants pourront devenir de véritables acteurs dans l’école et chacun pourra prendre le temps de réellement progresser.

Il m’est arrivé d’intervenir dans une école, pour laquelle le climat était devenu véritablement délétère, afin d’y expliquer le fonctionnement des Ceintures. Les enseignants m’ont fait part de leur crainte de voir certains élèves[7], particulièrement difficiles, ne pas vouloir rentrer dans ce nouveau cadre[8]. Je leur ai dit que cette éventualité n’était pas à exclure mais, qu’il fallait la considérer comme se trouvant à la marge du système.

Il fallait dans un premier temps s’attacher à mettre en place le fonctionnement pour la plus grosse  partie des élèves[9], afin de construire les fondations sur lesquelles on pourrait s’appuyer. Progressivement, on ferait rentrer les quelques autres élèves, dans la structure. Au pire, si ces quelques élèves n’adoptaient toujours pas ce fonctionnement, il faudrait s’assurer que ce qui était mis en place puisse servir par la suite : c’est à dire faire en sorte que les CE deviennent des CM totalement « adaptés » au dispositif. Il fallait peut être considérer que pour que la paix puisse être rétablie complètement, il soit nécessaire d’attendre que les nouvelles générations[10] aient pris de l’assurance et de la maturité.

En définitive, le cadre donné aux autres élèves fut suffisant pour que les élèves à la marge soient rassurés de l’objectif des Ceintures : Elles ne sont pas conçues contre eux, mais pour eux. Cette Loi qui leur est imposée est ressentie comme contraignante, mais ils finissent néanmoins par en percevoir sa justesse.

Il reste de la responsabilité de l’équipe, d’adapter le dispositif pour que certains enfants, particulièrement difficiles, puissent y être intégrés. Le but n’est pas de laisser des passe-droits à certains, mais de permettre à ce que tout le monde puisse y trouver une place[11]. De toute façon ces adaptations ne donnent que de très légers avantages à ces enfants. Pour obtenir les ceintures moyennes ce sera à eux de s’adapter au dispositif.

Ce temps de mise en place peut être nécessaire également à l’ensemble de l’équipe enseignante afin de pouvoir comprendre la totalité du dispositif, le temps aussi d’harmoniser les réponses à apporter aux enfants en fonction des situations.

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[1] Ce fonctionnement hétéroclite n’est pas forcément dysfonctionnant, ni malveillant, mais chaque classe fonctionnera différemment en fonction de son enseignant (sa tolérance, son expérience, sa personnalité…). L’enfant va donc changer chaque année de fonctionnement. De nouvelles règles s’appliqueront, d’anciennes disparaîtront. Certains comportements seront sanctionnés alors que précédemment ils ne l’étaient pas et inversement.

[2] Il suffit de voir la tête qu’ils font si je dois leur retirer des points sur leur permis de conduite la dernière semaine de classe alors que la sanction habituelle (la pastille rouge) a perdu tout son sens.

[3] Parmi les compétences à acquérir à la fin du cycle 3 l’élève va travailler tout particulièrement les compétences suivantes : respecter les autres ; avoir conscience de la dignité de la personne humaine et en tirer les conséquences au quotidien ; respecter les règles de la vie collective ; comprendre les notions de droits et de devoirs, les accepter et les mettre en application ; prendre part à un dialogue : prendre la parole devant les autres, écouter autrui, formuler et justifier un point de vue.

[4] C’est déjà ce que ces enseignants font pour les notions de base que sont l’apprentissage de la langue et des mathématiques, mais aussi pour celles travaillant l’attitude qu’elles concernent le soin, la prise de parole, l’attention…

Il sera parfois ennuyant de mettre en place un Conseil avec des enfants de CP car ceux-ci restent encore très centrés sur eux-mêmes et vont avoir besoin de répéter ce qui a déjà été dit. On a alors l’impression de ne pas avancer. Avec des élèves de CM, à l’âge où l’enfant commence à s’intéresser au monde qui l’entoure, le Conseil sera toujours plus riche. Mais les enfants ont besoin de franchir les étapes les unes après les autres pour pouvoir assimiler réellement ces notions complexes travaillées ici. On est parfois surpris de voir que tout à coup, parce que des enfants répètent sans cesse ce qui a déjà été dit, ou parce que c’est toujours le même problème qui revient, un élève va oser dénoncer ce « surplace ». L’enseignant aura alors besoin de valoriser ces modestes avancées ; parfois il lui sera nécessaire d’amorcer la pompe.

[5] Il est également possible de demander à des Ceintures fortes des classes de CM de venir présider le Conseil de la classe des petits. Ils pourront alors par la suite aider les « apprentis présidents » à présider le Conseil.

[6] Autant, pour les plus grands, l’enseignant délèguera ces tâches quotidiennes aux plus fortes Ceintures, autant, pour les plus petits, il incombera à leur enseignant de les effectuer (du moins, en début d’année).

[7] Dans cette école de dix classes cela concernait notamment les élèves les plus âgés et tout particulièrement quelques CM.

[8] Il s’agissait d’enfants utilisant fréquemment tout type de violence qu’elle soit verbale, physique ou psychologique.

[9] Les élèves à la marge resteraient dans le fonctionnement antérieur (utilisant les punitions, l’exclusion…) avec comme objectif de leur donner l’envie d’adopter les ceintures de comportement.

[10] En réalité une à deux années suffisent pour renouveler les générations : les CE2 et les CM1 peuvent alors être considérés comme les nouvelles générations.

[11] Il m’est arrivé de devoir intégrer, dans ma classe, un enfant au caractère « difficile ». Cet enfant possédait une ceinture comme les autres (puisqu’il n’avait pas exprimé son désir d’être exclu du dispositif). Pourtant, je ne le sentis pas prêt à accepter que d’autres enfants viennent le critiquer lors des Conseils. Je dus adapter le fonctionnement afin de l’intégrer au fur et à mesure.

Je restais donc vigilant en vérifiant qu’aucune critique ne puisse le concerner dans le cahier du Conseil, du moins dans un premier temps. Je dus expliquer aux enfants qui avaient exprimé la critique que ce serait moi-même qui traiterais les problèmes le concernant. Je fis cela durant le temps qui me paraissait nécessaire afin qu’il comprenne le fonctionnement de la classe et du Conseil, puis progressivement je permis la critique.

 

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