Introduction

« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leur parole, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien et de personne, alors, c’est là en toute beauté et en toute jeunesse le début de la tyrannie. »[1]

Les problématiques concernant le respect des enfants envers leurs parents ou leurs professeurs ne sont pas apparues aussi récemment qu’on pourrait le penser : c’est ce que nous montre ce discours que Platon met dans la bouche de Socrate, en 315 avant Jésus-Christ.

À cette époque, la société de la Grèce antique n’avait rien à envier en termes de violence, à notre société actuelle. Bien sûr, la violence d’alors ne peut se comparer à celle d’aujourd’hui, car la violence moderne est masquée. Il s’agit davantage d’une violence symbolique qui mine notre société mais qui parait produire les mêmes effets, et peut être pire, puisqu’elle semble atteindre insidieusement le modèle éducatif.

C’est depuis l’Antiquité, que les adultes se plaignent de la décadence dans l’éducation des plus jeunes.

Les bouleversements sociaux et technologiques qui se sont produits en  quelques décennies sont tels que beaucoup de parents ont délaissé les repères que leurs propres parents leur avaient transmis, en matière d’éducation, pour se lancer dans un modèle éducatif inédit. Ceux-ci se laissent alors guider par des modes, des normes, des orientations… qui leur sont dictées par des médias, des spécialistes, des médecins, des enseignants… Ces injonctions, parfois contradictoires, leur sont données, le plus souvent, sans aucun recul ; sans que l’on se soucie de savoir s’ils sont suffisamment armés pour mettre en place de telles modifications dans l’éducation de leur enfant.

De surcroit, celle-ci n’est plus uniquement bipolaire[2] : la télévision, Internet, les jeux vidéo se joignent désormais aux parents et à l’école pour participer à « l’éducation » de l’enfant.

Ces nouveaux médias ont su démocratiser, vulgariser les connaissances en matière de psychologie, de pédagogie, de médecine… à tel point que beaucoup de parents se sentent capables d’égaler les professionnels sur leur propre terrain.

Quelques-uns, confortés en cela par des médias, des politiques, mettent alors en accusation l’école et les enseignants pour les manquements supposés de ces derniers en matière d’éducation, qu’ils soient d’ordre disciplinaire ou comportemental, se soustrayant eux-mêmes à cette responsabilité.

L’école de l’avant-guerre est alors montrée par certains comme un modèle de « ce qui fonctionnait véritablement » en matière d’éducation. Pourtant, peu se souviennent que cette école était profondément injuste[3], violente[4] et pour des résultats finalement médiocres[5].

L’école de l’avant guerre était injuste, violente pour des résultats médiocres.

C’est ce monde complexe qui entre dans l’école, et qui influe sur les manières d’enseigner des professeurs ; qui change les comportements des enfants vis-à-vis du savoir, vis-à-vis des Droits et des Devoirs que ceux-ci sont à même de recevoir…

La société recherche alors des boucs-émissaires à des problèmes qui la dépassent. Les parents, les enseignants, les médias semblent être les coupables idéaux. Eux-mêmes se rejettent la pierre, afin de mettre en exergue celui qui  aurait rendu l’enfant « malade ».

Le premier symptôme c’est de voir que l’enfant moderne n’est plus capable de s’ennuyer[6] ! Pour beaucoup de parents, combien il est plus simple de mettre son fils ou sa fille devant une télé ou un jeu vidéo plutôt que de le voir se chamailler avec son frère ou sa sœur ; plutôt que de l’entendre se plaindre sans cesse… Les écrans ont comblé facilement une sorte de vide : ils permettent d’avoir une paix relative durant des trajets en voiture ; d’occuper son enfant pendant que le repas se confectionne ; de le faire patienter dans la salle d’attente du médecin…

Beaucoup d’enfants ne supportent pas la frustration.

Mais cette paix a un coût. L’enfant perd l’habitude de patienter. Il a besoin d’être occupé en permanence. Il s’habitue à recevoir tout, tout de suite. Certains psychologues parlent de lui en termes « d’enfant roi[7] », parce qu’il semble, maintenant, considéré comme « normal » que les parents ne frustrent plus leur enfant ; qu’ils lui donnent tout ce qu’il désire.

L’école parvient mal à comprendre le fonctionnement de ce « nouvel élève ». Certains parents eux-mêmes ne situent plus très bien la frontière entre ce qui doit être apporté par l’école et ce qu’ils doivent eux-mêmes apporter à leur enfant : combien d’enseignants restent interloqués de voir ces parents sur-réagir quand des professeurs les informent du comportement inadéquat de leur enfant (violences ou insultes envers d’autres enfants ; envers des adultes). Les parents accusent alors l’enseignant de ne pas savoir s’y prendre (et parfois même, devant l’enfant[8]),  le système scolaire de devenir laxiste,  les autres parents de ne pas avoir éduqué correctement leur enfant… En revanche, il leur devient difficile de seulement émettre à l’égard de leur propre enfant un simple interdit.

Auparavant, l’enfant avait peu de Droits et beaucoup de Devoirs ; aujourd’hui, il semblerait qu’il ait beaucoup de Droits et peu de Devoirs

On rend alors l’enseignant coupable des difficultés d’apprentissage de ses élèves, alors que l’éducation de ceux-ci a été commencée bien des années plus tôt. Le langage, l’attention, la lecture, la curiosité, le goût de l’effort… ne peuvent être travaillés tabula rasa à l’entrée à l’école. Ce sont des enseignements qui sont longs et qui débutent dans la prime enfance. Quand les enfants commencent leur scolarisation, des différences sont déjà bien présentes pour beaucoup d’élèves, à des degrés multiples. Ces différences sont autant d’handicaps qui s’ajoutent au décalage dans l’attitude attendue par l’école. Elles vont avoir des conséquences sur bien des plans et notamment sur le comportement.

Les handicaps sont déjà présents quand l’enfant arrive à l’école.

Mis en cause, l’enseignant se sent alors déconsidéré. Il est pourtant seul dans sa classe à devoir gérer quelques enfants dépourvus de repères fermes et de cadre solide ; à devoir faire fonctionner la classe avec les moyens dont il dispose ; à devoir prendre en compte l’hétérogénéité scolaire, sociale, culturelle voire médicale.

Il va devoir mettre en place, seul, ce cadre qui manque aux enfants. Par conséquent, il va se trouver en première ligne lors des conflits. En tentant de faire le policier, de faire le juge, de faire le médecin… c’est lui qui va prendre les coups ; c’est lui qui sera jugé ; c’est lui qui sera atteint.

L’enseignant se trouvera tout d’abord confronté à un écolier qui apparait de plus en plus comme incapable d’accepter la frustration. Tout ce qui empêche ce dernier d’accéder à son désir immédiat lui semble injuste. L’enfant se sent alors touché personnellement par ce qui lui apparait être un obstacle sur le chemin de l’assouvissement de ses désirs. Ce n’est pas nouveau dans le développement de l’enfant mais, jusqu’à présent, le rôle de l’adulte était de l’aider à gérer ses frustrations. Beaucoup d’adultes ont si peur d’être rejetés par leur enfant qu’ils lui passent ces caprices. L’enfant a été tellement habitué à ce que ses proches confondent « amour » et « satisfaction du désir », qu’il a l’impression lorsque des sanctions lui sont données, qu’elles le sont contre lui. Il semble croire qu’il est sanctionné parce que l’adulte « ne l’aime pas ».

Avec les ceintures, ce n’est plus l’adulte qui « aime » ou « n’aime pas » l’enfant, c’est le cadre structurant qui s’applique de manière égalitaire.

La pédagogie institutionnelle, propose une solution pour pallier ce problème. Cette pédagogie, et plus particulièrement les Ceintures de Comportement, va s’attacher à équilibrer les Droits et les Devoirs ; à offrir un moyen d’encadrer les relations des uns et des autres. Ce n’est plus l’adulte qui se trouve en première ligne, mais le cadre. Ce n’est plus l’adulte qui « aime » ou « n’aime pas » l’enfant, c’est le cadre qui s’applique à chacun, équitablement.

Par les Ceintures, tout va s’imbriquer : les Droits et les Devoirs ; le Conseil et les médiations ; le permis de conduite et la pastille rouge ; la Loi et le Règlement de la Classe ; l’enfant et l’adulte… Tout se tient. Tout est en équilibre. Tout prend sens.

Ce sera d’abord, dans le fonctionnement de la classe, un modèle de société rééquilibré. Une mini-société où rien n’est figé : parce que chacun, à condition d’en respecter les modalités, peut gravir les échelons. Le dispositif prend l’enfant là où il en est, pour lui permettre de se construire, pour lui permettre de grandir…

Les Ceintures de Comportement vont être la première pierre à un édifice. Elles ne sont pas un but, elles sont un moyen. Elles ne se suffisent pas en elles-mêmes ; elles sont le liant qui va permettre d’apporter de la cohérence aux rapports des uns et des autres, dans l’école. Elles vont donner du sens pour permettre de mieux vivre ensemble, malgré les différences, en mettant en pratique une éducation civique vécue au quotidien.

 

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[1] Platon (428 avant JC – 348 avant JC) dans la République livre 8 ; 563 a, b
[2] Quelle est la part de l’éducation d’un enfant qui en revient aux parents ? Quelle est celle qui appartient à la nation ? C’est là l’interminable querelle opposant enseignants et parents.
[3] En 1945, à peine 3 % d’une classe d’âge arrivait au baccalauréat (http://www.education.gouv.fr/cid143/le-baccalaureat.html).
[4] Les punitions humiliantes et les châtiments corporels y étaient courants et admis (http://oveo.org/index.php?option=com_content&view=article&id=66:geographie-de-la-violence-educative-ordinaire-par-continents-et-par-pays&catid=11:etdanslemonde&Itemid=12#france).
[5] Une étude de l’OCDE  montre que les adultes qui étaient élèves à cette époque-là sont plus nombreux à avoir des difficultés en termes de littératie (la capacité de comprendre et de réagir de façon appropriée aux textes écrits) et de numératie (la capacité d’utiliser des concepts numériques et mathématiques) que les adultes qui étaient élèves plus récemment. Source: http://www.oecd.org/site/piaac/Country%20note%20-%20France%20%28FR%29.pdf
[6] Voir les travaux du Dr. Teresa Belton de l’université d’East Anglia qui a effectué des recherches sur l’ennui chez les enfants http://www.uea.ac.uk/education/People/associate+tutors/tbelton
[7] Par le bout du nez : la psychologie de l’enfant-roi ; Gilbert Richer et Colette Sabatier ; ViaMedias ; 2006
[8] Cette façon de faire montre à l’enfant que les personnes amenées à l’éduquer sont en contradiction. Cela lui laisse entrevoir une faille éducative dans laquelle il pourrait s’immiscer, afin de profiter de la situation la plus favorable pour lui. Il reste préférable que les adultes discutent entre eux sans que l’enfant puisse être spectateur, en se mettant d’accord préalablement sur la méthode éducative à mettre en place.